photo Corpuschristicollege_ms157_p383_blog_zpsfsii7rjf.jpg

III / Le mythe : interprétations et usure

Les mythes vus par le XIXe siècle


A la fin du XIXe - début du XXe siècle, lorsque naît l'intérêt pour une science des mythes, ceux-ci sont perçus comme des histoires sauvages et absurdes ; des aventures infâmes et ridicules ; des incestes, des adultères, des meurtres, des vols, des actes de cruauté, des pratiques de cannibalisme, des histoires repoussantes. Ce sont les contenus qui sont d'abord regardés. 
"Un vocabulaire qui commence par le choquant et l'embarrassant, dérive vers l'extravagant et le ridicule, puis bascule de l'absurde dans l'infâme, le sauvage, le hideux, le révoltant." (Source: M. Detienne, p. 18).
Le mythe, par ses contenus immoraux et souvent absurdes, est traité avec dédain par l'académie et la religion, qui ne lui accordent alors pas le statut d'un savoir. De ce jugement moral se répand l'idée du mythe comme témoin d'une sauvagerie non rationnelle :  
"La mythologie prolifère avec l'ignorance, elle s'enfle avec les passions, elle apparaît quand le culte se désagrège, et lorsque la Religion s'enténèbre." (Citée par Detienne, p. 21)
Lorsqu'au XXe siècle se développent les recherches anthropologiques, sociologiques et psychologiques, de nouveaux regards posent la question d'une possible interprétation de ces textes d'apparence si irrationnelle.  

Les problèmes de l'interprétation 


Les divers aspects sensoriel et gestuel des pensées mythiques disparaissant dans les systèmes des mythologies écrites, il est difficile pour les mythologues contemporains de s'accorder sur une logique d'interprétation commune. 
Dans un premier temps, on s'appuie sur la tradition dite allégorique (héritages stoïcien et néoplatonicien) qui pose le mythe comme le vecteur d'une vérité supérieure. C'est-à-dire : ce que tu comprends à la première lecture n'est pas le véritable message. 
L'interprétation allégorique des récits a perduré au fil des siècles par le biais de la tradition chrétienne qui recherchaient dans les mythes grecs la vérité cachée de leur Dieu unique. Cette tradition allégorique a également fondée les théories phénoménologiques de Paul Ricoeur ainsi que celles herméneutiques de Mircea Eliade. 
Dans un second temps, est proposée une lecture tautégorique des mythes qui sont alors décrits comme des récits possédant - loin de toute irrationalité sauvages - leur logique propre. Les mythologies sont comparées entre elles pour en déduire des structures communes (le structuralisme de Claude Lévi-Strauss) suivant une articulation issue des études linguistiques. 
"La mythologie […] n’a pas d’autre sens que celui qu’elle exprime. […] Vu la nécessité avec laquelle naît également sa forme, elle est entièrement propre, c’est-à-dire qu’il faut la comprendre telle qu’elle s’exprime, et non comme si elle pensait une chose et en disait une autre. La mythologie n’est pas allégorique : elle est tautégorique. Pour elle, les dieux sont des êtres qui existent réellement ; au lieu d’être une chose et d’en signifier une autre, ils ne signifient que ce qu’ils sont," explique Schelling

A la recherche de la structure fondamentale


Le structuralisme de Claude Lévi-Strauss définit la mythologie comme le principe organisateur dominant de la vie sociale et de l'univers mental. Selon sa méthode d'analyse, les termes (contenus rationnels) donnent lieu (dans des rapports de médiations) à d'autres contenus dits composés, appelés médiateurs. Le mythe ne fonctionne pas seul : il est complété par un mythe contraire, un inversé et un inversé contraire. 
La fonction du mythe est donc d'offrir des médiations logiques, qui se manifestent de manière synchronique (en même temps) et non diachronique (c'est-à-dire pas dans une linéarité chronologique).  
Le structuralisme définit les paroles conteuses de mythes par leur fonction au sein du récit lequel se trouve vider de sa sacralité pour en dévoiler un système mental applicable à diverses cultures. Jusqu'à éventuellement obtenir ceci : 
"Tout récit mythique se ramène ainsi à une série de rapports binaires entre éléments positifs et négatifs ou, mieux encore, à une formule algébrique dite formule canonique du mythe: Fx (a) : Fy (b) ≈ Fx (b) : Fa-1 (y). Selon cette équation, le mythe présente deux termes (a et b) ainsi que deux fonctions (x et y). Une relation d'équivalence est posée entre deux situations, définies respectivement par une inversion des termes (a devient non-a) et des relations, la fonction de a s'appliquant ensuite à b." [source]

Usure et survivance


Selon J.J. Wunenburger, c'est le passage du mythe traditionnel oral au mythe littéraire qui construit une logique fabricatrice de sens. La mise par écrit des récits oraux entraîne une adaptation structurelle qui offre le temps à l'interprétation suivant différents plans : littéral, allégorique, anagorique et mystique (démarche de lecture qui fonde également la spiritualité chrétienne). 
Le récit mythique ne suit plus un flot sensoriel et gestuel issu de son contexte de récitation mais subit une logique de démembrement-remembrement de ces éléments au grès de la subjectivité de l'auteur-propriétaire. 
"La création fictionnelle contemporaine (littérature ou audiovisuelle) se présente ainsi souvent comme une libre recréation de mythes anciens ou issus d'autres contextes culturels," explique J.J. Wunenburger dans "Mytho-phorie : formes et transformations du mythe" (1988). Il s'agit alors, selon lui, non d'un retour du mythe, comme s'il s'agissait seulement d'adapter un mythe ancien aux conditions de sensibilité ou d'intelligibilité actuelles, mais d'un retour à divers éléments mythiques avec une intention fictionnelle subjective. 

Qu'il s'agisse d'une analyse mathématique, d'une intentionnalité fictionnelle ou d'une simple transcription, le mythe se trouve extrait de son contexte sensoriel, répétitif et anonyme pour être transposé dans un système subjectif en quête d'universel, de mémoire, d'archive voire de transcendance et de créativité. 


Essai : 

II / Platon contre les rhapsodes

La mythographie distinguent généralement deux champs cognitifs :
- celui du mythe, parole libre, structurée par une pratique rituelle ;
- celui de la mythologie, parole cristallisée, structurée par une pratique écrite (poétique, par exemple). 

La pensée mythique 

  
Un récit ne peut être dit "mythique" qu'à partir du moment où il est transmis et qu'il circule dans un groupe social, de manière nécessairement anonyme. S'il s'apparente à la rumeur, il s'en distingue pourtant par la place qu'il occupe au sein de la communauté qui l'entretient. 
Le mythe vivant se travaille et participe activement au développement d'une culture et d'une société. Etranger au domaine conceptuel des symboles, il évolue et varie tant dans son contenu que dans sa forme afin de s'adapter aux besoins présents des générations.  
Dans la Grèce antique par exemple, les rhapsodes et autres diseurs de mythes non professionnels, notamment les femmes âgées, transmettaient les mythes en les recréant pour les plus jeunes. Il s'agissait par cette activité de construire le devenir du monde. 
Selon  Jacques Dournes dans l'Homme et son mythe, p. 92 :
Le mode oral (global) est le mode naturel le plus complètement humain d'impression et d'expression ; vocal, il occupe le temps, atteint l'oreille, connote une présence de l'émetteur ou récepteur du message ; gestuel, il occupe l'espace tridimensionnel, atteint la vue [...]. Le style de la production mythique est fondamentalement oral.
Un mythe est transmis dans la performance répétitive, et adopté dans un processus de perception sensorielle. Plus précisément, selon E. Cassirer - La Philosophie des formes symboliques. II. La pensée mythique (1924) - le mythe prend sa source dans l'intuition. Il s'agit d'une pensée mise en scène dans la présence sensible immédiate. Ce caractère à la fois matériel et insaisissable fait de lui le porteur de presque toutes les formes fondamentales de la culture. 
Aussi lorsque, dans la foulée des révoltes contre le tyran de Samos, le philosophe pré-socratique Xénophane dans sa piété réfléchie entend s'opposer à la culture traditionnelle en 'suspendant l'âme d'Homère à un arbre entouré de serpents', se trouve-t-il aussitôt confronté à une vive riposte de la part de la confrérie des rhapsodes. Interdire la diffusion d'un mythe revient à nier le lien sensoriel entre l'humain et son environnement, mais également à appauvrir le terreau culturel. 

La mythologie : conciliation des deux frères ennemis 


Par son étymologie même, la mythologie se propose de concilier deux aspects de la pensée humaine : le mûthos intuitif et le logos conceptuel ; c'est-à-dire l'oral et l'écrit, le perceptuel et le discours rationnel. 
La notion de 'mythologie' vient de Platon qui, dans La République, entend repenser la tradition en esquissant le modèle d'une cité selon la vraie philosophie ou encore en réformant le gouvernement des hommes dans la société de son temps. S'il s'en prend maintes fois aux diseurs de mythes, aux histoires de grand-mères et aux rhapsodes, Platon s'intéresse cependant aux contenus des récits mythiques et trace les allées d'une science du mythe.
"dans la République, après tant d'anathèmes proférés contre les faiseurs de mythes, il fait halte pour ordonner les cinq espèces de discours (logoi) qui constituent la 'mythologie', en les classant selon le contenu, en fonction d'un modèle hiérarchique d'origine culturelle : dieux, démons, héros, habitants de l'Hadès, êtres humains." (M. Detienne, l'invention de la mythologie, p. 163).
Dans une optique pédagogique, Platon entend harmoniser toutes ces vieilles histoires afin d'en tirer quelques récits cohérents et moraux, servant de ciment politique et culturel à la société. 
Ainsi sont nées l'idée d'une pensée mythique relativement homogène et celle d'une mythologie conceptuelle, symbolique voire éducative. 
Cette mythologie - qui classifie, conceptualise et analyse, grâce à une mise à l'écrit rationnelle - instaure une version de référence forgée par les règles de poétique, de rhétorique ou encore d'éthique et de politique. La pensée première - issue de l'interaction entre l'humain et le monde et qui se voyait réinventée afin d'assurer le devenir des générations futures - est traduite de manière à en extraire des symboles et des concepts. En ceci, elle le dénature. 
Pourtant, la transcription de la parole mythique intuitive sous une forme écrite ainsi que sa confrontation avec la pensée dite rationnelle constituent une autre forme de (re)création mythique, et donnent au concept de "mythe" une valeur élargie, adaptée aux sociétés à écriture. 
Néanmoins son fonctionnement diffère car l'élaboration romanesque entraîne un triomphe de la subjectivité individuelle. Il ne s'agit plus d'un récit basé sur une coparticipation intuitive et sensorielle mais sur une stylisation personnelle de l'univers. A titre d'exemples peuvent être cités : l'Iliade et l'Odyssée d'Homère ; les Métamorphoses d'Ovide ; Faust de Goethe ; Don Juan ; Don Giovanni ; Jeanne d'Arc ; Che Guevara ; etc. Autant d'histoires de grand-mères et d'anonymes que cristallisent quelques auteurs-propriétaires. 

I / De l'orateur au révolté

Le mot 'mythe' connaît tant de nuances et de définitions qu'il devient difficile de savoir ce qu'il convient de désigner comme tel. Il y a les vieux mythes sacrés que l'on trouve dans toutes les cultures, les situations dites mythiques, les mensonges que l'on doit briser, etc. Le mythe est tout et rien. 
Voici une petite série de notes qui devraient permettre d'en différencier les différents aspects. 

de l'orateur au révolté / I


Le mot "mythe", tel qu'entendu par les civilisations occidentales, provient du grec ancien "mûthos" et fait référence de manière large à une suite de paroles formant sens. 
Dans le chapitre III, intitulé "l'illusion mythique", de L'invention de la mythologie (Gallimard, 1981), Marcel Detienne met cependant en évidence une évolution contextuelle - politique et sociale - de son champ lexical. 
Pêcheurs ou poissonniers sont gens qui parlent haut dans une cité, surtout s'ils sont mécontents et quand il leur arrive de se fâcher. Et le mot mythe, depuis l'épopée jusqu'au milieu du Ve siècle, fait partie du vocabulaire de la parole. [...]  Quand Pélée confie à Phoinix le soin d'éduquer Achille, il lui demande de faire de son fils un bon "diseur d'avis" et un bon "faiseur d'exploits". Le "diseur d'avis", c'est, littéralement, l'"orateur de mythes" (muthon.... rheter) : un homme qui sait dire son opinion, parler quand il le faut et comme il convient. 
Dans un premier temps, le mûthos possède le même aspect neutre que le logos, c'est-à-dire la parole pure. Il désigne un cheminement de paroles qui alimentent une vérité (logos). 

Pourtant en l'an 525 avant J.C, explique Detienne, une connotation péjorative vient lester ce champ lexical du mythe. Anacréon, témoin du soulèvement populaire contre Polycrate, tyran de Samos, désigne les révoltés qui "s'emparent de la cité haute et de ses sanctuaires" comme des muthiêtai c'est-à-dire des 'gens du mythe', qu'il convient de différencier des poliêtai, les 'gens de la cité'. 
A Samos, les révoltés d'Anacréon ne sont ni de simples diseurs d'avis, ni non plus des citoyens exerçant un droit de parole, même discret. Plus vraisemblablement, c'est parce qu'il est privé du droit de donner son avis que le petit peuple vivant de la mer se dresse contre la force et la cité haute du tyran. C'est un autre mythe qu'il faut entendre dans ce surnom, lancé en dérision du titre de citoyen que leur a enlevé Polycrate en confisquant le pouvoir. Le mythe comme une parole de subversion, une voix de révolte, un discours de sédition, mais moins dans son contenu, laissé vacant, que dans la figure que lui prêtent ceux qui le désignent de l'extérieur, depuis les sanctuaires de l'"eunomie". Les 'gens du mythe' ne sont pas investis d'un message [...], ils sont l'objet d'une décision péjorative.
Péjorative ou non, le mythe est donc, par sa racine grec, une parole vivante. Une rumeur qui ne renvoie pas immédiatement à la vision que l'on pourrait se faire d'une mythologie homogène et précise. Cette vision homogène, c'est le logos d'Homère (l'Iliade et l'Odyssée) qui nous l'a transmise ; c'est-à-dire la version écrite - immortalisée et rendue véridique - des paroles pourtant ambulantes.


suite: 

The anthropological dragon

Art by 里I particularly enjoyed this conference by anthropologist Tim Ingold entitled "Walking with dragons: an anthropological exploration on the wild side", (Porto Alegre, Brazil, October 2011). [Part: 123].
Focusing on the topic of "dragons", the professor explores two different kinds of knowledge that are today seen as completely separated: imagination (a world of lies) and science (a world of truths). 

"Along with the stuff of nightmares, these creatures [dragons] are sequestrated in the zone of apparition that is distinguished from the domaine of real life," he says. 

Yet, the entity of the dragon carries its own truth. Following a european medieval legend, Tim Ingold explains that the dragon is the shape given to a fear. To draw a comparison with another culture, he then refers to a myth of the thunderbird which is the shape given to the sound of thunder. 
"We, grown-ups, are convinced that dragons are creatures of our imagination, yet most of us would have no difficulty on describing one."
There is a link between the world and the imagination. As an example, Ingold then cites the case of german chemist August Kekolé whose half-dreamed vision of a snake eating its tail became the basis for the benzene ring (1861). 


The knowledge of imagination was forged in movements in the course of going with the world. According to Ingold, "this knowledge was performative: it was formed through the comings and goings."
In the world of science, to know is no longer to join with the world in performance but to be informed by what is already set down there. "The scientist maps a Terra Incognita that is to be discovered through a process of discovering what exists.

It's the difference between: reading out and reading off, explains Ingold. 

The world ceased to offer advices and councils and became instead a repository of data that in itself afford no guidance on what should be done with it.

Mythe, mythographie, mythologie, etc.

Articles en français

View more

Articles in English

View more